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Sacha emmène Tamata pour un long voyage -9

La ferme

Les 2 derniers km, je les faits en moto, derrière Oldjia. C’est le plus jeune fils de la famille, il a environ 20 ans et vit seul dans la ferme, même si d’autres personnes semblent être présentes en journée. Dans un premier temps, Oldjia finit de s’occuper de ses bêtes tout en téléphonant. Le bétail se compose essentiellement de chameaux, de dromadaires et dix ou quinze chèvres, tous à poil long. Les coups de fil sont destinés aux membres de sa famille pour qu’ils reviennent de la ville d’Aral. En attendant, je suis invité à entrer dans la ferme. A priori, elle se compose de 3 pièces, en enfilade. On entre par une pièce qui fait office de sas, de vestiaire, un coin pour la cuisinière, un autre pour une réserve d’eau. Puis on passe dans le séjour, mais il faut se déchausser, des tapis rouges recouvrent le sol. On y prend les repas, sur une table basse. Sans chaise, on mange assis couché sur des coussins. Un petit poêle maçonné trône au milieu de la pièce, il est alimenté avec des bouses de chameaux, qui sont récupérées et séchées à l’entrée de la ferme. Une télévision, alimentée par une batterie 12V, diffuse une image brouillée dans un coin et une lampe à pétrole apporte un complément de lumière dansante sur les murs blancs recouverts de chaux. Enfin, une dernière porte, qui je le suppose, amène au coin nuit. Il n’y a pas d’électricité ni d’eau courante dans la ferme. Oldjia nous a préparé un repas fait à base de pain, de galettes de viande et de petits gâteaux.

Sauvetage de Sacha

Après le repas, 3 personnes nous rejoignent. C’est le père d’Oldjia, son grand frère Nouka et un troisième homme, mais je ne me souviens plus de qui il s’agit. Les Kazakhs sont de type asiatique, ils sont plutôt grands et ont fière allure, certaines femmes sont aussi très belles. Je leur explique, comme je peux, ce qui s’est passé et ils m’expliquent à leur tour, qu’il faut aller chercher Sacha, si on attendait trop longtemps il serait peu probable que je le retrouve ou que je retrouve mes affaires laissées sur place. C’est évidemment ce que j’espérais bien trouver ici et je préfère mettre Sacha à l’abri avant de me soigner, je suis loin d’être à l’article de la mort.

Nous partons avec le 4×4 soviétique du père, lequel prend place à l’arrière pour mieux aboyer ses ordres à son fil aîné qui s’est mis au volant. Je suis à l’avant aussi, je dois indiquer le chemin. Oldjia complète le commando de récupération. La nuit noire, assombrie par des nuages d’orage et les phares du 4×4 qui s’éteignent tout seuls rendent le sauvetage hasardeux.  Dans ces conditions, je ne retrouvais pas les pistes empruntées, alors à chaque carrefour, on descendait du véhicule avec nos lampes de poche pour rechercher les traces du passage de Sacha. Au bout d’un très long moment, alors que je pensais que le père voulait abandonner les recherches, Sacha est apparu dans les phares. Il avait été remis sur ses roues et dégagé de la piste. Pas le temps de vérifier quoi que ce soit, ni même les niveaux d’huile que déjà le fils aîné démarre Sacha. Le moteur s’ébranle au quart de tour. Mes affaires sont embarquées manu militari dans le 4×4, il ne semble rien manquer. Arrivé à la ferme, on dépose Oldjia et le père me réclame une indemnité pour le « sauvetage » et me déleste de presque tous les gros billets de banque que j’ai sur moi, environ 25 000 Tenge (100 €), ce qui représente une belle somme ici où le salaire minimum est de 9 752 Tenge par mois (39 €, ce qui ne permet pas de vivre décemment au Kazakhstan. Le salaire moyen brut mensuel est de 63.570 Tenge, 250 €).
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Escale technique

Le lendemain matin, une partie de la famille m’accompagne à l’hôpital, y compris la grand-mère. C’est un endroit d’un autre temps, qui nous vient de l’aire soviétique, un endroit plutôt en mauvais état. Le personnel médical porte une toque sur la tête, tout en hauteur, un peu comme nos cuisiniers, ce qui leur donne un air de  »boucher ». Le médecin qui m’observe, est un vieil homme. Tout est lent chez lui, les gestes, la locution. Pour me préparer une ordonnance me prescrivant une radio, il déchire l’angle d’une feuille de brouillon, écrit quelques mots dessus et me le tend, toujours dans des gestes lents. Mais avant de faire quoi que ce soit, il faut payer, et c’est avec le reçu que nous pouvons faire la radio. Après environ 20 minutes, un médecin revient avec le cliché dégoulinant du bain dont il sort, et le plaque sur la vitre, tout en me montrant le problème. La clavicule s’est déplacée de 2 cm de sa rotule et les 2 tendons sont cassés, il faut opérer mais ce n’est pas possible ici. On me renvoie auprès du vieux médecin qui me confirme que le Kazakhstan ne prend pas en charge ce type d’intervention, en tout cas pas pour les touristes, et il faut rentrer dans son pays d’origine. Une autre ordonnance est préparée, c’est pour me plâtrer l’épaule et le bras pour que le voyage ne soit pas trop douloureux. Pour aller vers la salle de soins, il faut enfiler une blouse jetable, mais elle a déjà servi plusieurs fois et elle n’est plus très nette. Pareil pour les chaussures, il faut se déchausser et mettre des sabots que tout le monde utilise ! Après plusieurs nuits passées sous la tente et une longue marche dans le desert, je ne devais pas être très propre, que cela ne tienne, on me plâtre tout le torse, le bras droit et son épaule, sans me laver. Arrivé aux urgences en France, des champignons avaient colonisé l’intérieur du plâtre ! Ah oui, j’oubliais le bakshish au médecin. Nouka me sait signe avec ses doigts qu’il faut laisser 2 Tenge. Croyant connaître les pratiques du coin, je me doute bien qu’il ne s’agit pas de 2, ni de 20 Tenge, je tends fièrement 200 Tenge au médecin. Nouka, m’arrache mon porte-monnaie et en retire un billet de 2 000 Tenge (8 €). Ah pardon, je m’a trompé.

Le premier aéroport se trouve à 10 heures de train d’Aralsk. Je prendrai le premier que je trouverai, ce sera celui de 20 h 00 en ce lundi. C’est un train couchettes, plus confortable que ceux de la SNCF. Arrivé à Aktobe, le seul vol qui me convient est celui qui mène à la capitale, Astana. Les autres vont principalement en Russie. À Astana, un second vol m’emmène à Francfort, puis encore 3 autres trains pour arriver à Metz, 3 jours et demi après l’accident, le tout à mes frais. J’ai été opéré et je suis lesté de deux plaques et d’un haubanage. Les agrafes doivent mettre enlevées début juin, suivi, 1 semaine plus tard, d’un rdv avec le chirurgien qui m’a opéré. Encore 2 ou 3 rdv chez le kiné pour apprendre les gestes de ma rééducation et je pense repartir, vers la deuxième quinzaine de juin. Valérie et Dan vont me préparer du matériel pour réparer Sacha. En gros, tout ce qui est au-dessus du guidon est tordu ou cassé, plus quelques autres dégâts.

J‘aimerais maintenant remercier en particulier Dan (Est-Motorcycles), qui répond toujours présent, et pas seulement quand on a besoin de lui.
J’aimerais aussi remercier Christian (Karma) qui discrètement, m’apporte un soutien important. D’abord, je l’avais sollicité pour pouvoir récupérer mon carnet de douane sans passer par la case départ, la France. Pour cela, il m’avait reçu chez lui, à Tbilissi en Géorgie, où je devais le récupérer. Le carnet de douane n’étant pas arrivé à temps, j’ai dû repartir sans lui et Christian a mobilisé ses contacts et fait toutes les démarches pour que je puisse le récupérer à Tachent en Ouzbékistan.
Aujourd’hui, il mobilise à nouveau ses contacts pour que si la récupération de Sacha ne se passait pas bien, je puisse avoir une ligne de conduite et sache quoi faire. Merci à toi Karma.

Enfin, merci à vous tous qui me donnez l’envie de partager cette histoire, qui est au départ une aventure solitaire et personnelle

Commentaire de Daniel Winter, préparateur de Sacha, patron de Est-Motorcycles :

Les choses sont souvent ainsi.
Lorsque nous sommes sur la route à des milliers de km de « chez nous » – alors que la demeure de notre âme est le monde, – « être prudent » a une toute autre signification que la normale. On ne cherche jamais l’affrontement ni l’imprudence ni le laisser aller ou autre chose qui aboutirait à un incident.
Connaissant un peu l’aventure réelle, accomplie seul, longue et loin, les conditions ne sont pas du tout les mêmes et bien sûr, on peut conseiller Tamata, mais je sais qu’une certaine prise de risque fait partie du voyage : son accident fait partie de son voyage, il n’est pas un phénomène qui lui barre la route, qui l’arrête ou qui le pénalise. Il entre dans sa route, il EST sa route
Car il est brûlé par la route et cela le place dans une orbite sur laquelle ce qui se passe sur d’autres orbites n’a plus cours.

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