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Sacha emmène Tamata pour un long voyage -8

L’impensable arrive

Limpensable arrive quand vous essayez de passer des ornières profondes creusées dans du sable mou, où il faut à la fois jouer les équilibristes et rouler suffisamment vite pour ne pas s’ensabler. La roue avant de Sacha a fini par glisser dans l’ornière de gauche, la roue arrière toujours sur la bosse centrale. L’avant du panier s’est planté dans le sable, aidé par le pneu de rechange installé sous le side. Ce pneu, installé presque à l’horizontale, forme une grande bouche sous Sacha, j’avais déjà constaté que je « bêchais » beaucoup. On avait ainsi tous les éléments pour créer les conditions d’un couple de renversement et Sacha a fait un soleil en se retournant par l’avant, à environ à 45° de l’axe de la piste, et m’a éjecté. Je revois la chute et me souviens du choc à la tête et de la vive douleur à l’épaule. Il était 12h00 en ce dimanche de mai. Après quelques secondes, je me retourne sur le dos et me palpe la zone douloureuse. Tout de suite, j’ai senti qu’il y avait quelque chose qui n’était plus à sa place. Le reste du corps semblait ok. Je m’assois, enlève mon casque et contemple Sacha, les roues regardant le ciel. Le coffre s’est ouvert, la bâche s’est arrachée et une multitude d’objets sont étalés sur la piste. Mais comment tout cela a pu arriver ? Si on m’avait proposé cette équation avant l’accident, j’aurais répondu qu’il me paraissait très peu probable qu’un tel accident arrive. La première chose à faire était d’immobiliser mon épaule douloureuse et je cherche mon chèche qui est resté dans le coffre entrouvert. Je suis obligé de sortir ce qui n’a pas été éjecté, j’en profite pour récupérer mon téléphone. Évidemment, dans ce désert, pas de réseau.

Maintenant, j’essaie de réfléchir à toutes les options qui s’offrent à moi. Sacha est sur le dos, planté dans le sable mou au milieu de la piste étroite, une piste creuse comme sur la photo, mais en bien pire. Les deux photos placées plus haut sont les dernières prises avant l’accident. Je pense qu’un homme seul, même valide, ne pourrait pas remettre sur ses pneus un side-car retourné, en tout cas sans matériel adéquat. Et puis de toute façon, avec mon épaule douloureuse, je n’aurais pas pu le conduire. En principe, il est conseillé de rester à côté de son véhicule accidenté, et c’est dans un premier temps ce que je choisis. Mais il faudrait que je me protège du soleil et du vent qui souffle à environ 30 km/h. La tente aurait pu être un bon abri, mais elle est coincée sous Sacha et impossible de la sortir de là, malgré mes efforts répétés.
Cela faisait déjà 1 heure que j’étais sous le soleil, et évidement, aucun véhicule n’était passé, mais je savais que la piste était peu fréquentée. Environ 15 km avant l’accident (à vol d’oiseau), j’avais repéré une ferme isolée. 15 km, c’est une distance que j’avais l’habitude de parcourir en 4-5 heures lors de mes balades dominicales, je peux peut-être m’y rendre ? Encore une demi-heure et je décide de partir en direction de cette ferme où je savais que je trouverais des secours. Je rassemble mes effets les plus précieux, papiers d’identité, appareil photo et un k-way, le tout enfermé dans un sac à dos. Je « planque » le reste sous Sacha, et je pars avec le sac à dos posé sur l’épaule valide et une bouteille d’eau dans la main.
Au début, pas trop de problèmes, mais rapidement je me rends compte que la chaleur et le vent, même modérés, asséchaient considérablement ma bouche. La fatigue aussi arriva vite, le sac alourdi par les seules richesses qu’il me restait, endolorissait ma seconde épaule, avec en plus la bouteille à porter. Je décide de faire une pause en m’allongeant sur le sol chaud. Curieusement, au ras du sol, il n’y a plus de vent, mais les mouches me harcèlent, elles me prennent peut-être déjà pour de la viande morte. Je retire le chèche qui immobilise mon bras et le pose sur mon visage. Je crois que je me suis endormi en repensant à ce qui venait de se passer. Pendant les 2 jours précédents où je cherchais la piste, j’avais eu comme un pressentiment, je me disais que si je ne trouvais pas cette piste, c’est que cela voulait dire certainement quelque chose, peut-être qu’il ne fallait pas que je me rende sur ce cimetière. Et puis une peur rétrospective m’envahit. Et si l’accident avait été plus sérieux, bloqué sous Sacha ou blessé plus gravement. Est-ce que le cimetière que je cherche n’était pas le mien ? Je remets le chèche pour bloquer mon bras et repars et je finis ma réflexion en me disant que de toute façon, n’importe où l’on puisse se cacher, l’on n’échappe pas à son destin. Je renouvelle ces pauses 3 ou 4 fois.

Plus on avançait dans l’après-midi, et plus c’était dur. Physiquement d’abord, la douleur variait de moyenne à forte en fonction des mouvements que j’initiais à mon bras, la conséquence a été toujours immédiate. Moralement aussi cela devenait difficile. Je commençais à avoir les idées confuses. J’avais souvent l’impression d’entendre le bruit lointain d’un moteur en marche, alors je cherchais du regard d’où cela pouvait venir, mais je ne voyais rien. Régulièrement, je scrutais l’horizon pour chercher quelque chose qui pourrait me venir en aide. Parfois, je voyais un nuage de poussière et je me disais que c’était peut-être un véhicule. Plus tard dans l’après-midi, en me retournant, j’ai vu des phares allumés. Moment de réconfort, je pose mon sac à dos et regarde si un ou des véhicules vient vers moi. Les phares bougeaient, mais n’avançaient pas ? Comme je longeais l’ancienne rive de la mer d’Aral, je décidai d’y grimper, elle formait un promontoire idéal pour mieux voir. Une fois en haut, plus de phares allumés ? Mais où étaient-ils passés ? Je restai là 10 min à essayer de comprendre. S’ils avaient changé de direction, je devrais au moins voir leurs poussières et manifestement, ils ne se sont pas arrêtés, je ne vois aucun véhicule. À moins qu’ils s’agisse de motos, plus difficiles à repérer à cette distance ? À l’évidence, je les avais perdus. Je retourne vers mon sac à dos et reprends ma route. Après quelques minutes, je me retourne et vois d’autres phares, a un autre endroit ? Mais que ce passe-t-il ? Bref, il m’aura fallu une bonne demi-heure pour comprendre que je voyais en réalité le reflet du soleil dans les bouteilles de verre, abandonnées un peu partout dans ce désert.

En cette tout fin d’après-midi, le soleil était dans mon dos et je suivais mon ombre, oui, c’est mon ombre qui me guidait, elle s’était détachée de moi, elle était un autre. Et puis la nuit m’en délivra. À ce moment, je me croyais perdu, j’aurais déjà dû retrouver cette ferme. De plus, jusqu’à présent, pour retrouver les pistes empruntées, je cherchais les traces laissées par Sacha et depuis quelque temps, je ne voyais plus rien. Je commençais à envisager de passer la nuit dans le désert.
Encore un bruit de moteur au loin. D’abord, je n’y prête pas attention, j’avais déjà été trompé par des bruits identiques. Et puis je reconnais le bruit d’un moteur 2 temps, je cherche du regard et je vois distinctement une moto passant dans le lointain. Je lui fais de grands signes, mais avec la nuit tombante et mon emplacement, à 90° de sa position, le pilote ne me voit pas et disparaît derrière une colline. Merde, je l’ai raté, et merde, pourquoi je n’ai pas utilisé la lampe frontale que j’avais autour de mon cou, merde, merde, quel con …

Et puis miracle, la moto repasse en sens inverse, cette fois, j’allume ma lampe sur la position flash et la dirige le plus haut possible dans sa direction. D’abord rien. Incrédule, je regarde la moto passer. Puis j’entends que le régime moteur baisse, mais la moto s’éloigne sans changer de direction. Enfin, le pilote fait demi-tour et se dirige vers moi. C’était Oldjia, qui rassemblait le bétail de la ferme, celle-là même que je cherchais.

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