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Philosophie du voyage Ural première partie

Le choix que nous avons fait ou que nous nous apprêtons à faire en faveur du side-car Ural tient à des raisons qui, il faut bien le reconnaître, ne sont pas entièrement circonscrites par l’analyse et continuent même à lui résister obstinément. Parmi ces raisons se compte la soif d’inconnu et d’aventure qui nous guide impulsivement. Nous sommes tous en quête d’essentiel, d’accomplissement, de paix avec nous-même, enfin de tout un tas de trucs du même genre. Du coup une question se présente : la première condition de la réussite ne serait-elle pas, en partie, de faire en sorte que notre histoire ne nous paraisse pas aller plus vite que l’intelligence que nous en avons ? C’est une question d’état de conscience, il n’est donc pas inutile d’y réfléchir un peu dans la modeste mesure de nos moyens.

Se lancer

L’état dans lequel nous sommes au moment où se propose à nous la décision, peut-il influer sur notre capacité à décider ? Allons, Saint-Exupéry, vieux compagnon de nos compréhensions du monde, laisse-nous emprunter les lignes de ton « terre des hommes » et fais-toi notre guide :

Mon camarade ici présent, nul jamais ne t’a fait évader et tu n’en es point responsable. Tu as construit ta paix à force d’aveugler les échappées vers la lumière. Tu t’es roulé en boule dans ta sécurité bourgeoise, tes routines, les rites étouffants de ta vie provinciale, tu as élevé cet humble rempart contre les vents et les marées et les étoiles. Tu ne veux point t’inquiéter des grands problèmes, tu as eu bien assez de mal à oublier ta condition d’homme. Nul ne t’a saisi par les épaules quand il était temps encore. Maintenant la glaise dont tu es formé a séché et s’est durcie, et nul en toi ne saurait désormais réveiller le musicien endormi ou le poète, ou l’astronome qui peut-être t’habitait d’abord

L’on pourrait s’inquiéter de cette fin de texte, plutôt désespérée et qui ferait de nous des gens que l’on ne peut plus sauver. N’y a-t-il pas un contenu, pourtant, dans nos regards lorsqu’ils se tournent vers le grand ciel du monde ? Mais l’auteur poursuit :

Il est des centaines de millions d’hommes en Europe, qui n’ont point de sens et qui voudraient naître. L’industrie les a arrachés au langage des lignées paysannes et les a enfermés dans ces ghettos énormes qui ressemblent à des gares de triage encombrées de rames de wagons noirs. Du fond des cités ils voudraient être réveillés.

Puis, un peu plus loin :

Puisqu’il suffit, pour nous délivrer, de nous aider à prendre conscience d’un but qui nous relie les uns aux autres, autant le chercher là où il nous unit tous .

Ces quelques mots nous touchent au sens profond du mouvement qui tend à nous pousser, ainsi qu’une sève, vers les espaces que nous ne connaissons pas encore.

La terre, nous dit St-Ex, nous en apprend plus long sur nous que tous les livres. Parce qu’elle nous résiste. L’homme se découvre quand il se mesure avec l’obstacle. Mais pour l’atteindre il lui faut un outil qui le mêle à tous les vieux problèmes.

Se lancer, oui, mais alors :

Vers ce que l’argent n’achète pas : cet aspect neuf du monde après l’étape difficile, ces arbres, ces fleurs, ces femmes, ces sourires fraîchement colorés par la vie habituelle qui vient de nous être rendue.

Et, au final :

Gagner le droit de nous faire aimer.

A bien y regarder, les impressions de voyage que nous laisse Daniel Winter ne sont pas d’une autre nature :

Lorsque tu voyages, tu fais une expérience très pratique de l’acte de renaissance. Tu te trouves devant des situations complètement nouvelles, le jour passe plus lentement et, la plupart du temps, tu ne comprends pas la langue que parlent les gens. Exactement comme un enfant qui vient de sortir du ventre de sa mère.
Dans ces conditions, tu te mets à accorder beaucoup plus d’importance à ce qui t’entoure parce que ta survie en dépend. Tu deviens plus accessible aux gens car ils pourront t’aider dans des situations difficiles. Et tu reçois la moindre faveur des Dieux avec une grande allégresse, comme s’il s’agissait d’un épisode dont on doit se souvenir sa vie restante…
Il n’y a plus les dimensions et les couleurs, mais ce qui les met en vie ressort bien plus puissamment que les plans de l’apparence… on voit
Les Enfants de l’Islande – marins, jeunes et femmes – sont sur place, et sur place ils savent où sont les portes de l’enchantement. Pour eux c’est normal. Ils connaissent de fabuleux véhicules, énormes monstres gentils qui, comme dans les images, te prennent par la main et avec lesquels, avec grande patience et beauté, te tiennent la main pour t’emmener dans leur monde de merveilles, immense, beaucoup plus grand que tout ce que tu as connu, avec plein d’étoiles, de choses fantastiques et la vraie paix. Ce monde, il se trouve loin du tumulte, de l’agitation et des calculs des hommes : il faut monter un peu plus haut ou descendre un peu plus bas que celui de nos habitudes pour en trouver les portes. Essayez, vous trouverez vos guides…

Les notions que nous voyons apparaître ici, conduisent cependant à nous interroger sur la question des distances, du lointain. Dan, tout « grand voyageur » qu’il est, nous propose une vision simple :

Dans les voyages il n’y a pas de « modestie de destination » parce que chacun d’eux a ses richesses et point n’est besoin d’aller loin pour vivre quelque moment fort. Je crois que la véritable échelle d’un voyage, sa dimension, ne réside non pas dans la distance, mais dans les nouveaux regards que l’on porte sur les choses. Une ferme du Cantal peut être vue avec des yeux tellement nouveaux qu’elle peut dépasser en sensation la ferme la plus reculée de Norvège. Beaucoup consiste en une question de regard neuf, et de la capacité à abandonner un moment les habitudes, la routine et quelques certitudes.

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1 commentaire

  1. Zorgoline dit :

    Depuis bientôt 40 ans, nous roulons en side-car, au début avec la Guzzi et les enfants (4et 7 ans) dans le Gep puis Guzzi et DBS, Yamaha 900 Diversion+Kyrnos et enfin en 2004, celle dont on rêvait : le URAL Ranger !
    Hé là changement ! À nous les petites routes, la campagne profondes. Même plus peur des radars…

    Faire les courses demande un peu plus de temps, car il faut expliquer :
    Cette moto n’est pas une copie de BMW, ni une « vieille » bien restaurée, c’est une moto Russe « moderne ».
    Là les commentaires vont bon train, « si c’est russe c’est solide », d’autres ne nous croient pas et certains nous regardent en coin et de loin parce que forcément nous sommes communistes.
    La plupart, tout de même, s’approchent et s’inquiètent pour nous : « comment faites vous pour les pièces ?». Une chose est sûre, personne n’est indifférent. Quelques fois il serait agréable de passer inaperçu…

    Pourquoi j’aime rouler en Ural.
    Cette moto n’est pas ordinaire, sa robustesse et sa relative faible consommation, nous permettent de renouer avec nos premières envies : se promener hors des routes touristiques et des villes animées.
    Ralentir dans le petit matin parce qu’une famille de chevreuil traverse la route, prendre son repas du midi à la cantine scolaire d’un petit village des causses, baisser la tête pour éviter un faisan qui décolle… Les joies simple des voyageurs tranquilles.

    Pour nous, pas de grands espaces nordiques, mais nous en rêvons au fil de nos petites escapades à deux.